Edward K. Kaplan

La SAINTETE EN PAROLES

ABRAHAM HESCHEL : Piété, poétique, action

Paris: Les Editions du Cerf, 1999.


INTRODUCTION


La Bible est sainteté en paroles . ... C'est comme si Dieu avait pris ces paroles hébraïques et leur avait insufflé quelque chose de Sa puissance ; dès lors, les paroles sont devenues comme un fil électrique animé, chargé de Son esprit. De nos jours encore, elles constituent des traits d'union entre le ciel et la terre.

Heschel, 1955 [1]


Plus de vingt ans après la mort prématurée d'Abraham Joshua Heschel (survenue durant la nuit du shabbat du 23 décembre 1972), on déplore toujours, dans les religions contemporaines, l'absence de penseurs et de chercheurs pour qui Dieu et la race humaine sont pareillement réels. Les écrits de Heschel évoquent de manière convaincante la lumineuse présence de Dieu ; quant à sa vie, elle conjugue la prière, la foi et l'action sociale non­sectaire. Dans les années soixante, il était aux Etats-Unis le plus éminent juif traditionaliste qui se fût engagé dans la lutte pour les droits civiques des Noirs et dans la contestation politique. Pour moi, en particulier, c'était un grand écrivain dont le style poétique stimulait mon aspiration à la foi, alors que son militantisme prophétique traduisait en actes les principes abstraits.


Affirmant que "la Bible est sainteté en paroles ", Heschel écrit de manière émouvante sur Dieu, l'intériorité et l'éthique, pour les agnostiques aussi bien que pour ceux qui se nourrissent de l'Ecriture. Ses travaux participent de la fascination qu'éprouvent les Américains du Nord, depuis les années cinquante, à l'égard des traditions spirituelles. De nombreux écrits relevant du bouddhisme Zen, de l'hindouisme et du soufisme sont devenus disponibles, ainsi que plus récemment des textes amérindiens. Certains Américains ont rejoint des groupes non­conformistes, essayant ainsi d'échapper aux aspects aliénants des religions organisées. Pour ce qui est des juifs, le mouvement de la Havoura , qui s'est manifesté durant les années 60 et 70, a favorisé l'éclosion de communautés alternatives de prières et d'études s'appliquant à dépasser, dans une large mesure, la superficialité de la routine synagogale. De nos jours, les traductions de classiques de la tradition juive se trouvent en bonne place au rayon "spiritualité" des librairies commerciales. Pourtant, en dépit de ces progrès, il nous reste encore du chemin à faire pour que l'unité de la vision mystique et morale de Heschel conduise à une mutation de nos institutions.


Les essais qui composent le présent livre ont pour origine une interrogation personnelle : Pourquoi donc Heschel a-t-il exercé un tel attrait sur moi qui suis un chercheur de foi à l'affût de témoignages mystiques ? Le fait est que je pouvais avoir confiance en ce représentant du judaïsme qui avait l'audace d'admettre que "la religion est en déclin non parce qu'elle a été réfutée, mais parce qu'elle est devenue hors de propos, ennuyeuse, oppressive, insipide" [2]. Le discours de Heschel n'était ni banal ni moralisateur. Il faisait éclater les clichés et les slogans.


Comme étudiant en littérature, j'étais captivé par la rhétorique de Heschel. Sa prose exploite divers mécanismes poétiques - la métaphore, l'assonance, le rythme, les aphorismes - dans le cadre d'une polémique théologique et philosophique incisive et de prises de position audacieuses sur le plan éthique et politique. D'autres lecteurs, juifs ou non-juifs, croyants ou sceptiques, trouvent également dans les écrits de Heschel un lieu de rencontre entre l'humain et le divin.


Heschel fait revivre la ferveur du judaïsme, la puissance de la "piété", l'attachement à Dieu. Les rabbins hassidiques, parmi lesquels il vécut durant son enfance à Varsovie, conjuguaient la sagesse et la droiture avec une observance rigoureuse des mitsvot (commandements). Il eut ses premières intuitions théologiques originales dans ce milieu dont le langage était l'hébreu et le yiddish, et dont le mode de vie était la halakha (la Loi juive). Puis, en 1940, il émigra aux Etats-Unis. Loin de sa terre natale, il devait désormais utiliser une langue étrangère pour faire entrer ses lecteurs dans la dimension du sacré.


Dans ses ouvrages en anglais, Heschel met en pratique une stratégie ingénieuse. La manière dont il relate le cheminement d'un esprit moderne à la recherche de son âme évoque ses propres intuitions de la présence de Dieu : l'Esprit saint, ou encore la Révélation permanente [3]. Il est à la fois le témoin et l'interpète dont le style vibrant traduit (ou transpose) sa connaissance des sources classiques hébraïques, araméennes et yiddish - c'est-à-dire des écrits bibliques, rabbiniques et hassidiques, ainsi que des traditions orales - en un texte anglais élégant et expressif. Cela permet aux lecteurs ne connaissant pas ces sources originales de se familiariser avec la piété et l'étude juive.


Heschel communique directement avec ses lecteurs, en popularisant son immense savoir à l'intention de ceux qui ne possèdent ni ses connaissances, ni sa pratique de la prière, ni son expérience historique. Il tient un discours à plusieurs niveaux, s'adressant à divers publics en même temps, bien que les discussions techniques y demeurent implicites. Pourtant, il faut reconnaître que ses écrits restent, à ce jour, relativement peu appréciés. Il arrive certes assez souvent qu'on les cite. Mais la plupart des gens, peu familiers de la littérature et peu sensibles aux nuances de la rencontre spirituelle, trouvent Heschel "difficile à comprendre". C'est pourquoi il est impératif d'étudier de plus près l'aspect littéraire de son _uvre.


Les chapitres qui suivent, et qui sont le fruit de vingt­cinq années de réflexion sur les écrits de Heschel, ont le même but que ses propres démonstrations : "C'est dans la mesure où nous pénétrons la conscience de l'homme pieux que nous pourrons concevoir la réalité qui la sous-tend." [4] Nous sommes engagés ici dans une double tâche : mettre en lumière la pensée de Heschel et disposer ses idées suivant un certain ordre conceptuel ; et d'autre part, nous laisser sensibiliser par la qualité de sa prose au point de faire nôtre, d'une certaine manière, sa pratique religieuse. J'ai commencé par systématiser les formules dispersées à travers sa narration chargée d'émotion et, par ailleurs, souvent baroque.


Le présent livre constitue, à l'intention du lecteur, non pas le simple résumé d'une vie et d'une _uvre, mais un guide vers la transformation. Puisque la méthode de Heschel est phénoménologique (il s'agit d'une analyse de la conscience) et que sa pratique est littéraire (utilisant le style pour dépasser les mots), nous analysons ici sa "poétique de la piété" qui représente à la fois une théorie et l'utilisation du langage religieux au service de la maturité spirituelle. Un système d'expression et de communication verbale sert de support à sa théologie et à son éthique, alors que sa stratégie rhétorique vise à transformer la conscience du lecteur en la faisant passer d'une attitude égocentrique à une pensée théocentrique (ou prophétique). L'aboutissement de cette transformation devrait être la "piété" (en hébreu : hassidout ) : une manière de vivre qui inclut la "foi" et l'"action". Les engagements personnels de Heschel sur le plan moral, spirituel, interconfessionnel et politique découlent de cet idéal de piété.


Nous débutons dès lors par la biographie de Heschel et un aperçu général de ses écrits. Le chapitre I retrace sa carrière américaine comme "théologien, tsaddik et voix prophétique", en incluant aussi sa jeunesse et le début de sa vie adulte en Pologne et en Allemagne. Le chapitre II a pour objet son style littéraire ; intitulé "Une stratégie de lecture : Empathie et vigilance critique", ce chapitre indique une méthode de lecture et d'analyse lente et attentive. A mesure que nous devenons familiers de la rhétorique de Heschel, c'est-à-dire de ses diverses attitudes narratives, nous pouvons mieux apprécier le mélange d'argumentation philosophique, de lyrisme et d'aphorismes qui caractérise son _uvre. (Les deux premiers chapitres sont ceux qui ont le caractère le plus général. L'Appendice A contient une liste de sources bibliographiques, ainsi que le programme d'une étude plus approfondie.)


Dans les trois chapitres suivants, nous étudions le plan général des ouvrages fondamentaux de Heschel dans le domaine de la philosophie religieuse : Man is not alone ("L'homme n'est pas seul") et God in search of man ("Dieu en quête de l'homme"). Nous en complétons la "macro-lecture" structurale par une "micro­lecture" consacrée aux détails susceptibles de toucher l'intelligence et la sensibilité du lecteur. Le chapitre III ("La perspective divine : Apprentissage de la pensée religieuse") trace la voie à suivre. Le langage métaphorique de Heschel et la conception non-linéaire de ses livres et essais mettent délibérément en question notre manière ordinaire de percevoir le monde. Heschel commence par susciter la crainte et l'étonnement ; puis, après avoir démoli notre orgueil intellectuel, il nous prépare à recevoir l'inspiration divine.


Avant d'examiner les prises de position de Heschel sur un certain nombre de controverses de nature religieuse et morale, nous définissons sa poétique de la foi (chapitre IV : "Langage et réalité"). Elle constitue la véritable clef du charisme qu'il possède en tant qu'auteur et orateur. Une analyse de la métaphore permet d'expliquer comment le langage peut évoquer le côté divin de l'expérience religieuse. S'opposant au légalisme et au fondamentalisme autoritaire, Heschel souligne que les affirmations de la Bible ne doivent pas être considérées comme littérales et exemptes d'ambiguïté; elles sont paradoxales et, nous dit-il, non pas moins mais plus que littéralement vraies . Son argumentation fait intervenir ce que j'appelle un recentrage de la subjectivité du moi humain vers Dieu. Dans cette forme de pensée théocentrique, le Divin est le Sujet ineffable dont les êtres humains sont l'objet.


Tout comme Saadia Gaon, Yehouda Halevi, Maïmonide, Blaise Pascal et Franz Rosenzweig, Heschel est un apologiste. Cependant, son but n'est pas de promouvoir un dogme ou une idéologie. Il cherche plutôt à transformer la conscience même que nous avons de la réalité, à la fois sur le plan émotionnel et rationnel. Ce processus comporte un tournant décisif qui fait l'objet du chapitre V ("Mysticisme et désespoir : Le seuil de la Révélation"). Nous y analysons un passage capital de sa prose poétique qui "décrit" une incursion du Divin dans la conscience humaine. Le cadre littéraire où se place Heschel renforce son interprétation convaincante de ces événements qui se situent au­delà des paroles. C'est de cette manière qu'il légitime son affirmation suivant laquelle Dieu est en quête de nous.


Les quatre chapitres suivants portent sur des débats contemporains. Au chapitre VI ("Religion sacrée contre religion symbolique"), nous appliquons le recentrage de la subjectivité aux problèmes herméneutiques, éthiques et rituels qui continuent à hanter le judaïsme contemporain. La répudiation du symbolisme par Heschel s'oppose de manière polémique à l'anthropologie philosophique et aux approches sociologiques, marquées par l'influence de Martin Buber et d'autres penseurs humanistes et libéraux. Le chapitre VII ("Radicalisme prophétique") fournit l'explication de ses prises de position des années soixante en faveur des Noirs, contre le racisme et contre la guerre du Vietnam. Partant de la conviction que toute personne est une image de Dieu, Heschel définit ce que l'on peut appeler un "humanisme sacré", Cette étude de la révérence à l'égard du genre humain inclut aussi le problème du mal.


La théologie radicale, post-moderne, de Heschel représente peut-être son héritage le moins exploré et aussi le plus insaisissable. Nous commençons à la formuler au chapitre VIII ("Confronter l'Holocauste : Dieu en exil"). Par ailleurs, dans l'Appendice B, nous décrivons l'interprétation que fait Heschel du nazisme dans l'Allemagne d'avant-guerre, ainsi que ses réactions aux atrocités nazies après son émigration aux Etats-Unis. Pour lui, c'est la responsabilité humaine, et non celle de Dieu, qui constitue le problème.


Dans les chapitres que je viens d'évoquer, nous scrutons l'aspect exotérique de Heschel : Il s'y présente à nous comme un intellectuel moderne de culture européenne s'épanouissant au sein de la politique religieuse et ethnique américaine, et qui traduit la piété mystique et le judaïsme classique en termes philosophiques et théologiques actuels. En revanche, le chapitre IX ("Métaphore et miracle : Le judaïsme moderne et l'Esprit saint") nous dévoile la face ésotérique d'un homme lui-même inspiré par le Divin comme l'étaient les prophètes bibliques, Maimonide, les sages de la tradition rabbinique et les mystiques. Dans ses articles en hébreu, traduits récemment, Heschel affirmait (du moins de manière indirecte) que Dieu nous inspire encore.


Le chapitre final ("La symphonie inachevée de Heschel") nous rappelle que la foi n'est pas la fin, mais le début d'un parcours vers la piété et l'action morale. Les écrits de Heschel donnent accès à des interprétations authentiques de la tradition à l'intention de ceux dont la formation juive est superficielle, voire inexistante, mais qui ont soif de Dieu ou aspirent à des vérités stables. Les spécialistes maîtrisant sa rhétorique et sa pensée religieuse sont en mesure de déceler les origines hébraïques ou yiddish de son vocabulaire et de le situer ainsi dans un panorama d'herméneutique historique. Cependant, ce que nous souhaitons en fin de compte, c'est simplement lire un auteur qui s'adresse à des gens dont les origines et les façons de penser sont des plus diverses.


Le présent livre, conçu comme une étude universitaire, est aussi un acte d'engagement. Mon espoir est que les lecteurs pourront entrer dans l'univers de Heschel, avec ou sans le rameau d'or de la foi. Sa poétique de la piété, son radicalisme prophétique et sa phénoménologie de la sainteté sont susceptibles de fournir un remède au cynisme, à la confusion morale et à l'insatisfaction spirituelle qui caractérisent notre époque. En prenant conscience du fait que tout langage est métaphorique, nous nous ouvrons à la réalité qui existe au-delà des paroles, des concepts, des systèmes et des idéologies. Même les images de patriarcat s'effacent devant l'Esprit saint.


Dans la mesure où l'on peut définir une "source" de la pensée de Heschel, celle-ci ne peut être que le hassidisme, en d'autres termes l'héritage du Baal Shem Tov qui fut son fondateur. L'étude, par Heschel, de la vie et de l'action spirituelle actualise cette tradition. Il utilise le terme de foi de manière presque interchangeable avec celui de piété , puisque le fondement de l'une comme de l'autre est une prise de conscience théocentrique. Toutefois, la piété, qui inclut l'attachement à Dieu à travers la prière et les actes sacrés (les mitsvot ), est davantage inhérente au judaïsme que la foi. La piété, telle que la définit Heschel, est l'achèvement de la foi.


Heschel nous enseigne comment penser et vivre religieusement. Il éduque notre amour, notre crainte et notre tremblement en allant au-delà des dogmes, des institutions et des préoccupations ethniques. Ses travaux répondent aux perplexités universelles touchant le sens de la vie, la mort, le mal, la souffrance, aussi bien que la joie, l'extase et la célébration. Ils nous aident à assumer notre identité personnelle et collective dans un monde fragmenté et souvent hostile. Heschel souhaitait que le judaïsme coopère avec d'autres religions pour apporter au monde la paix, la justice et la compassion. Au départ de notre cheminement, nous rencontrons un homme à la fois enraciné dans l'histoire et arraché à elle.


Edward K. Kaplan